Je voudrais vous parler de ce coquillage que j’utilise dans mes créations, car il est vraiment particulier.

Les cauris ou porcelaine-monnaie (Monetaria moneta ou Cypraea moneta) sont des espèces de coquillages de la famille des Cypraeidae (les « porcelaines »). Très connus et employés déjà il y a des milliers d’années pendant la Préhistoire comme monnaie et comme ornement en Asie et en Afrique, ils continuent aujourd’hui à être utilisés comme bijoux ou objets de décoration.

Le mot masculin cauri aurait été emprunté à la langue tamoul « kauri ». Il est attesté en français depuis le début du XVIIe siècle par des contacts directs des Français avec l’Inde.

Une avalanche de cauris
Une avalanche de cauris

Description
Le Cauri est une toute petite porcelaine (3 cm au maximum), irrégulière et aplatie, au bord large, très calleux et grossièrement subhexagonal. La coloration d’ensemble est pâle (de blanc à beige sale), mais le dos semble coloré en transparence, gris verdâtre à marges jaunâtres, avec parfois des bandes transversales plus foncées. L’ouverture est large et blanche, avec des denticules prononcés. Le manteau de l’animal est blanc zébré.

Un cauri avec manteau zébré
Un cauri avec manteau zébré

Histoire
Ce coquillage a été utilisé au cours des âges comme monnaie de commodité. Les cauris sont tous de tailles similaires, imputrescibles et infalsifiables. Peut-on rêver mieux pour une monnaie naturelle ?

On en retrouve des traces en Chine dès la dynastie Shang (1600-1046 av. J.-C.). Puis ils sont répandus par les marins arabes et européens dès le Xe siècle, et on les trouve utilisés comme monnaie dans une grande partie de l’Afrique et de l’océan Indien : le principal fournisseur en était les Maldives, Les cauris étaient regroupés puis comptabilisés sur des cordes ou dans des sacs. Ainsi, quarante cauris correspondaient à une corde, cinquante cordes (soit 2 000 cauris) valaient une tête et dix têtes (20 000 cauris) étaient égales à un sac.

Un cauri tout blanc
Un cauri tout blanc

Ces coquillages eurent un rôle clé dans une des plus grandes tragédies de l’histoire humaine, car ils furent une des chevilles ouvrières de la traite des esclaves. Une personne réduite en esclavage pouvait s’échanger contre 80 000 de ces coquillages à Ouidah, au Bénin, au milieu du 18e siècle. En comparaison, une chèvre valait 1000 cauris, une poule 200 cauris. Pour comprendre, à cette époque, 1000 cauris équivalaient à un écu, cet écu équivalant une semaine de travail d’un ouvrier en France.

Au début du XXIe siècle, certains États africains (Bénin, Burkina Faso) utilisent encore les cauris en complément du franc CFA. Un sac de coquillages (soit 20 000 cauris) vaut 2 000 francs CFA, environ 3 euros.

En 1960, le cauri a été choisi comme emblème de la banque malienne de développement et l’on trouve donc ce coquillage comme symbole de la monnaie de ce pays sur tous les billets de banque.

Les cauris
Les cauris

Une référence sur l’histoire des cauris en lien avec l’esclavage :
https://www.nationalgeographic.fr/histoire/cauris-contre-esclaves-comment-un-coquillage-est-devenu-la-premiere-monnaie-mondiale-traite-negriere-commerce-triangulaire-esclavage

Mais les cauris évoquent aussi pour moi une histoire particulière, c’est-à-dire les habits et les coiffes des femmes du Kalash.

Les cauris et les Kalash

Au nord du Pakistan, plus précisément dans la vallée de Rumbur, entourée par les froides montagnes de l’Himalaya, vit un groupe ethnique d’environ 3 000 habitants : les Kalash. Ce peuple méconnu a conservé ses coutumes, ses rites et son identité depuis près de 2 300 ans et parle une langue unique, le kalasha. Ce qui est inhabituel et remarquable, c’est que malgré les lourdes invasions que la région a subies, depuis Alexandre le Grand jusqu’à l’offensive actuelle des musulmans et des talibans, ils ont réussi à maintenir leur culture et leurs traits ethniques distincts. Dans un pays où la population musulmane constitue 96,28% de la population, les Kalash ont réussi à survivre et à maintenir une culture unique au monde.

La communauté Kalash contredit les valeurs de l’Islam en se distinguant sur deux aspects : la place des femmes dans la société et la consommation d’alcool : les femmes Kalash ne portent pas de voile ou ne couvrent pas leurs cheveux. Le divorce est accepté tant pour les femmes que pour les hommes et les relations sont libres. Au cours de différents rituels, ils adorent les dieux avec de la musique, des danses et de l’alcool fabriqué par eux-mêmes. Leur religion est étroitement liée aux cycles de la nature et ils respectent tous ses éléments, les considérant comme des « êtres vivants ».

Une coiffe de femme Kalash avec des cauris
Une coiffe de femme Kalash avec des cauris

Peu à peu, les hommes Kalash ont perdu l’habitude de porter leur tenue typique et ont acquis le costume dominant de la population pachtoune. Les femmes sont restées fidèles à leur tenue traditionnelle. Non voilées, elles portent une longue robe noire (d’où le surnom donné par les musulmans « d’infidèles noires ») égayée de broderies et une coiffe, « la shutshut », composée de perles et de cauris. Lors des cérémonies se surajoute la kupa qui consiste en une longue et épaisse pièce de laine, recouverte de cauris, de perles, de pendentifs métalliques, de cloches et de boutons. Les cauris représentent la fertilité et symbolisent la force de vie et une roue, un bouclier contre le mauvais œil. La kupa est offerte aux filles par leur oncle maternel vers l’âge de cinq ans.

La kupa, coiffe de fête avec tout plein de cauris
La Kupa, coiffe de fête des femmes Kalash, avec tout plein de cauris

Aujourd’hui, la tribu Kalash tente de résister sur cette « île » païenne de culte de la nature, où les femmes sont plus libres et où la civilisation continue de maintenir son essence au milieu d’une plaine islamique s’étendant dans toutes les directions. Mais certains habitants de la région pensent que toute la culture Kalash disparaîtra dans 20 ans en raison de l’islamisation progressive, de l’exode des jeunes vers d’autres régions du Pakistan et de la forte offensive des talibans.

La France a une histoire particulière avec les Kalash, par le biais de 3 personnages. Leur histoire commence en 1976, à la sortie d’une salle de cinéma. Viviane Lièvre, Jean-Yves Loude et Hervé Nègre, trois étudiants lyonnais d’une vingtaine d’années, ressortent fascinés par la projection de « L’homme qui voulut être roi », le film de John Huston, inspiré du livre de Rudyard Kipling. Les trois compères, aventuriers dans l’âme, n’ont désormais plus qu’une idée en tête : retrouver, sur les contreforts de l’Himalaya, ce petit peuple de blancs aux yeux bleus, qui, isolé du monde, perpétue sa culture ancestrale.

BD - Fêtes himalayennes. les derniers Kalash
BD – Fêtes himalayennes. les derniers Kalash

En août de cette année-là, les 3 compères découvrent le peuple Kalash. Cette rencontre bouleverse leur vie, car ils consacrèrent à la découverte et à l’étude de ce peuple de très nombreuses années de leur vie, apprenant leur langue, portant leurs costumes, adoptés comme trois des leurs. Appareils photos, magnétophones et caméras super 8 en bandoulière, Viviane, Jean-Yves et Hervé ont réalisé pendant leurs voyages, qui se sont enchaînés jusqu’en 2007, des milliers de diapositives, films, enregistrements, cahiers et documents.  Un fonds inestimable sur ce peuple Kalash, fonds dont ils ont finalement fait don au musée des Confluences de Lyon, spécialisé dans l’histoire de l’humanité, qui a présenté en 2018 une exposition unique et magnifique sur ce peuple. Espérons que cette initiative se reproduira régulièrement. La BD ci-dessus retrace leur épopée.

Quelques références :
Guillard J.-M., Seul Chez Les Kalash, Carrefour des Lettres, 1974, 221 p.
Loude Jean-Yves, Kalash, Les derniers «infidèles » de l’ Hindu-Kush, Berger-Levrault, collection Espace des hommes, Paris, 1980.
Loude Jean-Yves et V. Lièvre, Solstice païen – Fêtes d’hiver chez les Kalash du Nord-Pakistan, Presses de la Renaissance, collection De Près comme de Loin, Paris, 1984.
Quadrini R. (photographies), Henrion A. et Létocart C. (textes), Peuple Kalash : Nord Pakistan, Golias, Villeurbanne, 2010, 96 p.
Fêtes himalayennes, les derniers Kalash : une BD mêlant dessins et photographies invite à la découverte du peuple Kalash à travers le récit de Viviane Lièvre, Jean-Yves Loude et Hervé Nègre. Dessins d’Hubert Maury.

ÉCOUTER | La Tête au carré – Le Peuple Kalash, entre le Pakistan et l’Afghanistan. Jean-Yves Loude sur France Inter
https://www.franceinter.fr/emissions/la-tete-au-carre/la-tete-au-carre-26-avril-2019

VIDÉO | Un an chez les Kalash :  le musée a publié pendant un an chaque mois une vidéo qui renvoie au calendrier Kalash, pour vivre leurs fêtes et leurs rituels au fil des saisons. Ces 12 épisodes sont disponibles sur You tube. Voici la référence de celui qui concerne le costume des femmes.

Le cauri, un coquillage pas comme les autres

Un avis sur « Le cauri, un coquillage pas comme les autres »

  • 15 février 2025 à 10h43
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    Superbe article, j’ai appris plein de choses sur le cauri et la richesse culturelle liée à ce petit coquillage sans prétention . Merci !

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